TRADUCTION : ANGL-FR

"Ya quelque chose que je n'arrive pas à comprendre"

Dans sa dernière livraison (Vol. 86.5, Avril 2012), la French Review publie un billet signé Bendi Benson Schrambach concernant l'expression « I'm confused », utile à exprimer l'état d'esprit de nombreux étudiants, mais qui a la particularité de poser quelques problèmes quand il s’agit d’en dire l’équivalent en français. La transcription littérale, celle qu'on entend le plus souvent de la bouche de nos apprenants de français, est bien entendu fautive : on dira en effet « je suis confus/e » pour exprimer un embarras devant une erreur, un faux-pas, une maladresse, mais pas pour indiquer sa perplexité devant une règle, un texte, une situation dont on éprouve des difficultés à saisir le sens. L’auteur précise que souvent, l’expression de la « confusion » chez les Américains sert tout autant à décrire une incapacité temporaire à concevoir une idée qu’une manière de se débarrasser de la nécessité même d’avoir régler le problème par soi-même. Il s’agirait d’une façon de jeter l’éponge (979). Au passage, dans l’énonciation d’un tel sentiment, il devient possible de reporter indirectement une bonne partie de la responsabilité  de l’état de perplexité intellectuelle dans laquelle on se retrouve sur l’énoncé du problème (mal posé) ou sur les explications fournies (peu claires) de l’enseignant. Dans tout « I’m confused », il aurait alors une peu de « je ne dois pas être le seul, et pour cause ». Bendi Benson Schrambach, à la recherche d’un adjectif français équivalent à « confused », propose le seul « troublé ». Mais le mot « troublé » évoque davantage une état émotif (« je suis troublé par son attitude ») qu’une incertitude devant un problème ou une situation qui nécessite une résolution par la pensée. Il faudrait, pour le coup, inverser sujet et objet pour qu’alors ce soit la grammaire française qui me trouble. Elle conclut que les Français n’ont pas de mot pour « confused », faute d’être capable de faire l’expérience d’un tel constat : « The French, confus ? Never ! They are not confused because their grammar, developed in symbiosis with their culture over centuries, does not allow them to be » (981).
Si l’on conserve l’idée d’être déconcerté devant un problème, ainsi que celle d’admettre (trop) vite le caractère trop difficile de sa résolution pour reporter une responsabilité éventuelle sur celui ou celle à la source du problème de compréhension, il existe, me semble-t-il, plus d’un moyen d’arriver à une traduction fidèle en français de cet adjectif. Il faut, pour cela, renoncer sans doute à trouver un équivalent dans sa famille, et se reporter sur un syntagme verbal. Ainsi pourrait-on dire « j’ai du mal à saisir », « il y a quelque chose que je n’arrive pas à comprendre », « je n’y arrive pas » ou plus simplement « je ne comprends pas bien ».  Ne retrouve-t-on pas, peu ou prou, la même idée ? À ceci près, il est vrai, que la responsabilité externe de cette perplexité est ici plus implicite. Mais elle est, me semble-t-il, parfaitement comprise.

16 avril 2013

"Mais vous êtes d'où exactement ?"

Ceux et celles qui reviennent en France après un long séjour à l’étranger redoutent souvent le moment où, au milieu d’une conversation, l’interlocuteur vient à remarquer que quelque chose cloche dans la manière de s’exprimer. En famille, on dira : « Tonton Jean il parle d’une façon étrange » ; à l’extérieur, la question sera plutôt : « Mais vous venez d’où exactement ? » Ainsi passe-t-on du statut de prophète linguistique auprès de ses amis et collègues étrangers à celui, une fois revenu dans son pays, à celui moins enviable du type qui parle avec un drôle d’accent.

Car l’immersion prolongée dans une langue étrangère finit par déteindre sur sa langue natale. Non seulement risque-t-on de perdre les particularités de son éventuel accent régional, mais dans certaines circonstances, les règles du français standard se trouvent menacées d’être remplacées, par effet de contamination ou si l’on préfère d’osmose, par des particularités liées à la langue d’adoption, ici l'anglais parlé aux USA.

Premier risque de contamination : les voyelles finales en conclusion d’une phrase. Beaucoup plus longues en anglais et susceptibles de se diphtonguer, elles se substituent à leurs homologues françaises, qui sont courtes, tendues et uniques. Le phénomène n’est pas systématique, et semble avoir lieu dans des contextes où Jean a une idée qui lui tient à cœur. Ainsi, au lieu de dire « c’est exactement ce que je lui ai demandé », avec le « é » - ou [e] - de « demandé » tendu et relativement court malgré l’insistance qu’on veut y mettre, risque de se dire « c’est exactement ce que je lui ai demandéééi ».

Deuxième risque, lié au premier : en position finale, on peut se surprendre à retourner l’intonation du groupe rythmique. Au lieu de tomber brusquement, comme c’est le cas dans la plupart des cas en français, elle aura tendance à remonter pendant toute la (trop longue) durée de la prononciation. « Demandééi » sera prononcé comme si la phrase était en suspension et attendait une suite.

Troisième risque : une légère modification peut avoir lieu dans la prononciation des consonnes [t] et [d]. Elles sont dentales en français. La pointe de la langue vient toucher le dos des dents supérieures, donnant un son clair et occlusif. En anglais, la langue remonte légèrement et vient loger sa pointe non pas contre l’émail des dents mais contre la chair de leur alvéole. Il en résulte, pour l’anglais, quelque chose qui en français s’assimile à un léger chuintement, une sorte de gène sophistiquée, très « seizième ». Ce changement, pas plus que les deux premiers, n’est systématique. Il ne vient pas perturber fondamentalement le code phonologique du français standard, mais il aura tendance à renforcer l’impression chez celui qui l'écoute d’un accent « invisible », difficile à identifier, et dont il faut en général quelques semaines pour se débarrasser.

20 mars 2013

Se prendre un mur ou tomber d'une falaise ?

Pour que les Américains se fassent une idée visuellement acceptable d'une catastrophe qui s'annonce, ils imaginent volontiers le sol se dérober sous leurs pieds, le gouffre les engloutir, la chute les emporter. Les Français, eux, semblent préférer le bon vieux choc frontal. C'est en tout cas ce qu'on peut imaginer à examiner les différentes formes que la presse française a tenté de donner au désormais fameux « fiscal cliff ». Censé illustrer la cure sévère d'austérité dont l'État fédéral était menacé à la fin de l'année 2012, le « fiscal cliff » est d'abord apparu en France sous la forme de « falaise fiscale », avec deux approximations.

« Fiscal », ici, ne convient qu'à moitié, puisque l'affaire concerne les finances d'un état, aussi bien dans ses recettes que dans ses dépenses, et non pas la seule branche liée à la collecte des impôts et des taxes. Un « exercice comptable » se traduit en anglais par « fiscal year ». Pour cette raison, malgré la proximité homonymique de « fiscale », on lui a rapidement préféré le qualificatif plus fidèle de « budgétaire ».

La seconde approximation était d'ordre culturelle. Le mot « falaise » a en effet plus de chance de faire lever la tête des Français que de les inciter à regarder vers le bas. Précisons que la quasi-totalité des dessins humoristiques parus dans la presse anglo-saxonne ne montraient pas un danger lié à l’imminence d’une percussion contre une masse rocheuse, mais bien celle d’une chute, comme il se doit à bord d’une automobile – décapotable – dans le style de « Thelma and Louise ».

Pour quelle raison le mot « falaise » désigne-t-il, quand il apparaît à l'esprit des Français, une réalité dans toute sa verticalité, alors que celui de « cliff » semble relever d'une sorte de danger invisible, en mesure d'happer à tout moment ses victimes ? Syndrome de Niagara contre réflexe de Douvres, vu du côté de l'envahisseur malheureux ? Qu’il y ait sans doute en France plus de falaises surplombant la mer que des terres plus basses, et que ce soit le contraire – on présume – sur le continent américain, peut aussi en partie expliquer pourquoi en France on les envisage à partir de leur base plutôt que de leur sommet.

Quoi qu’il en soit, il a fallu trouver autre chose. Aujourd'hui, « mur budgétaire » semble faire consensus, d’autant qu’il sert de complément architectural au « plafond de la dette ».  L’expression coïncide davantage à ce que les Français imaginent être un danger imminent mais prévu. « Aller dans le mur », « foncer droit dans le mur » : on ne peut pas arguer du fait qu’on n’a rien vu venir, ou qu'on n'aura pas été prévenu. Paradoxalement, c’est aussi de cette manière que les journalistes français ont pu préserver une image devenue quasi-universelle avec Tex Avery et son Road Runner : celle d’un individu qui ne commence à tomber qu’après avoir pris conscience qu’il a dépassé depuis quelques enjambées le bord du précipice.

Cette affaire réglée, reste à trouver l’équivalent du mot utilisé à Washington pour parler d’un nouveau type de coupes budgétaires : les « sequesters », sortes de mises sous séquestres des deniers publics, que pour le moment on désigne dans le quotidien Le Monde par la paraphrases « coupes budgétaires automatiques ».

11 mars 2013